Axe 1 – Villages, villes et territoires

Responsables : Florian Baret et Jean-Philippe Chimier

Financements :

  • DRAC Nouvelle Aquitaine
  • Commune de La Souterraine
  • UMR 7324 CITERES-LAT

Programmation nationale : Axe 6 – Le phénomène urbain

 

La ville romaine de Bridiers à La Souterraine (Creuse), occupée durant le Haut-Empire voire dès la fin de l’âge du Fer (Flécher, Rabichon & Chevreuse 1993), correspond à un habitat groupé antique doté d’un petit centre monumental composé de trois temples à pièce unique ouverte à l’est et précédés à l’ouest d’une vaste esplanade soutenue par des murs de terrasse (fouillés depuis 2023 par Mylène Ferré, doctorante au LAT). L’agglomération est implantée à un carrefour de voies majeures pour la cité puisqu’elles relient Bridiers à Acitodunum/Ahun, à Praetorium/Saint-Goussaud (?), à Rancon, à Augustoritum/Limoges, chef-lieu de la cité des Lémovices. Sa position au nord du territoire lémovice en fait l’agglomération la plus septentrionale de la cité, directement reliée à celle d’Argentomagus (Argenton-sur-Creuse/Saint-Marcel dans l’Indre) chez les Bituriges par la voie menant à Avaricum/Bourges, chef-lieu de la cité.

La grande étendue perceptible (plus d’une vingtaine d’hectares), la présence de rares édifices monumentaux (thermes et temples) et de rares structures d’habitats reconnus par rapport à la richesse des découvertes mentionnées dans la bibliographie du XIXe et du début du XXe siècle (très nombreuses monnaies dont un trésor de monnaies gauloises, de la statuaire dont une statue de Diane et un lion à tête de loup dit léo-lupus conservé au Musée d’Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye, des éléments de décoration, notamment des enduits peints et des coffres funéraires en grand nombre…) ont encouragé la reprise des travaux depuis 2017 sur un site dont l’importance dans le réseau urbain de la cité n’est plus à démontrer. Cependant, et malgré les riches découvertes anciennes, nous ne disposons actuellement d’aucun plan d’ensemble et de très peu d’indices sur l’organisation interne du site et des activités qui pouvaient s’y développer. Des progrès ont pu être réalisés avec les campagnes de relevés LiDAR mené en 2017 (dir. F. Baret), géoradar en 2019 (dir. F. Baret) puis avec les fouilles conduites de 2020 à 2024 (dir. F. Baret) sur un quartier inédit et depuis 2023 sur l’un des temples (dir. M. Ferré). Une reprise systématique de la bibliographie et le géoréférencement du plan de la fouille de sauvetage mené entre 1992 et 1993 au Champ des Citernes (dir. J.-F. Flécher) permettent cependant de proposer aujourd’hui une relecture de la morphologie urbaine et des ébauches de plans pour deux quartiers, l’un au sud-ouest du site et l’autre à l’est.

 

                  Les fouilles conduites depuis 2020, dans le « Quartier Est », au sein de la Zone 1, ont permis de mieux comprendre cet espace périphérique de la ville antique. En effet, un quartier inédit a pu être révélé par la prospection géoradar menée en 2019 sur plus d’un hectare (Baret & Jubeau 2022). Celui-ci s’organise en trois à quatre îlots urbains dont trois sont partiellement perçus au nord de l’axe principal est-ouest qui structure le quartier et un au sud. Dans ces îlots, s’insèrent de nombreux bâtiments aux façades alignées sur la rue principale et tous orientés de manière similaire. Ce quartier se développe dans un espace délimité par des zones funéraires dont il paraît déborder alors que celles-ci sont traditionnellement censées marquer la limite de l’emprise urbaine. Les fouilles menées au sein d’une fenêtre de 800 m² (Zone 1) à l’extrémité ouest de l’emprise prospectée ont mis en évidence au moins quatre bâtiments aux murs maçonnés et aux salles parfois dotées de sol en béton bien conservés. Un premier bâtiment (d’au moins 200 m² ; Bât. 1), à l’ouest, ressort composé d’au moins trois pièces, si ce n’est quatre, et d’un couloir qui depuis le fond de la pièce ouverte sur la rue dessert deux salles à l’arrière, installées dans le cadre d’un deuxième état de construction. Le sol du couloir, comme ceux des deux pièces arrière, est en béton de chaux et débouche sur un espace, dont le sol est aménagé de fragments de terre cuite architecturale, donnant accès à un puits. Le couloir est longé sur toute sa longueur par un caniveau en granite réceptionnant sans aucun doute les eaux pluviales et composé de plusieurs sections dont une partie est encore conservée en place. Un deuxième bâtiment (d’au moins 55 m² hors éventuelles cours associées ; Bât. 4), à l’est, se présente sous la forme de deux, puis trois pièces en enfilade, dotées de sols en béton de tuileau, accessible depuis une possible cour en façade ouvert au sud sur un espace de circulation (place ?) et cloisonné par trois murs. À l’ouest des salles, une autre cour paraît les longer. Circonscrit entre ces deux constructions, un petit bâtiment carré, de 4 m de côté, est identifié comme un enclos funéraire installé antérieurement à l’ensemble du quartier (Bât. 3). Cet édifice a livré, lors de sa fouille, une imposante base de coffre funéraire circulaire en granite (censé protéger une urne contenant les cendres du défunt), une spatha (épée de soldat romain) entière déposée à la verticale à côté du coffre dans le remblai, et un important dépôt de céramiques entières avec plus de 75 objets (séries de plats, assiettes, gobelets, cruches et lampes à suif). Cet ensemble témoigne d’un statut privilégié du défunt (auxiliaire ?) dont le mausolée (?) a été installé le long d’une des voies d’accès à l’agglomération, en dehors de la nécropole, de sorte de le mettre en exergue. Enfin, un quatrième bâtiment (Bât. 5) est partiellement perçu en limite sud-est de l’emprise et n’est, en l’état, pas interprétable puisqu’il se développe en dehors de la fouille. Cependant, il apparaît que sa façade, alignée sur la rue au sud, serait précédée d’un trottoir sous portique comme semblent l’indiquer deux dès en granite qui devaient supporter des poteaux en bois.

 

                  Les fouilles conduites depuis 2020 et les découvertes réalisées permettent de faire ressortir deux grandes périodes dans l’histoire de ce secteur de l’agglomération antique de Bridiers. Dans un premier temps, a priori du début du Ier siècle et jusqu’au milieu du IIe siècle, alors que la ville se développe très certainement sur le plateau central et sur les versants ouest et sud, ce secteur n’est pas bâti mais il est cependant le lieu d’une intense activité. Il s’agit d’une activité d’extraction de matériaux, antérieure aux constructions, qui a été repérée dans l’emprise de la fouille. En effet, ces dernières ont mis en évidence en 2021 et 2022 l’existence de plusieurs fosses d’extraction de granite à l’intérieur d’affleurements encore visibles aujourd’hui en surface dans certaines parties de la parcelle et de l’emprise de fouille. Au moins sept fosses de ce type sont identifiables principalement dans la moitié sud du chantier. La campagne 2023 a, quant à elle, mis en avant la présence complémentaire de fosses d’extraction de sable issu de la dégradation du granite (arène granitique). Au moins cinq fosses de ce second type sont perceptibles dans la moitié nord du chantier. Toutes ces fosses ne paraissent pas contemporaines entre-elles et s’échelonnent au cours de cette première période. Au fur et à mesure de leur abandon, celles-ci servent de dépotoirs et sont progressivement comblées. Lorsque les dernières fosses sont ouvertes, on note l’installation de l’enclos funéraire fouillé en 2021 et 2022.

Dans un second temps, au milieu du IIe siècle, une grande entreprise d’urbanisme marque cet espace avec l’installation d’un nouveau quartier de l’agglomération, signe de son extension au-delà de la limite fixée par l’installation des espaces funéraires. Toutes les fosses sont alors comblées et un important nivellement de la surface du sol est effectué à l’aide d’un remblai d’arène granitique damé. Une fois tout l’espace ragréé, la construction des bâtiments est engagée. La planification de ce vaste mouvement d’urbanisation ressort de la mise en place de rues perpendiculaires formant des îlots au sein desquels les bâtiments sont parfaitement orientés et leurs façades alignées. Si l’on note l’existence probable d’évolutions dans l’architecture des constructions, l’état d’arasement du site ne permet ni de dater ces évolutions ni d’en appréhender leur logique.

 

Ce site, porteur du point de vue scientifique pour étudier la question des habitats groupés et pour la cité des Lémovices, paraît aussi offrir la possibilité de développer un large programme de recherches en complétant la fouille par diverses études, analyses et travaux d’étudiants. Celles-ci ont débutées dès 2020 avec l’étude des lots de mobilier issus des prospections menées par la MJC de La Souterraine et du sondage de 1973 (Baret et al. 2020). Différents travaux de master s’appuient ou viennent en complément des travaux de terrain.